vendredi 6 juin 2008
|G.l.i.s.s.e.r|
Glisser, et ne plus.

[by Visioluxus]
« Dix secondes de l’autre côté du miroir !
Mesdames et messieurs, l’homme en rêve depuis des milliards d’années,
aujourd’hui, c’est possible ! Madame, venez par ici : que diriez-vous
de… plonger dans l’au-delà ? »
Pour quelque chose dont rêvait l’homme depuis des
milliards d’années, on ne peut pas dire que cela déchaînait les foules.
L’attroupement était raisonnable, vingt personnes tout au plus, représentantes
involontaires de sept milliards d’âmes.
Il n’y était pas hier. Au milieu du trottoir gris,
il s’étendait à présent.
C’était un large pan azur, comme si la ville était en suspension dans les airs.
L’illusion était parfaite : à nos pieds se reflétait très exactement le
ciel au dessus de nos têtes, avec ses brumes matinales, et ses nuages clairs. Ceux-là
filaient sans bruit, puis disparaissaient sous terre, en direction des grands
bâtiments, en face. Les contours de l’étrange orifice semblaient avoir été
découpés par des mains maladroites. Des ciseaux d’enfant. Oui, il était là,
maintenant, et on ne pouvait ne pas le remarquer.
Nous attendions. Le temps grinçait, vieux rouages. Alors
la peur. La conviction que jamais cette femme ne reparaîtrait, qu’elle venait
de se donner la mort sous nos regards pétrifiés, était à tel point violente qu’un
vertige me fit vaciller. « Elle n’a pas crié. Elle n’a pas même hésité. Elle
a juste laissé son existence dans ses souliers, comme si c’était tout, comme si
c’était assez. »
*
« Mesdames et messieurs, dix secondes dans les bras de la faucheuse ! Ne
craignez plus le... »
C’était l’instant.
Il s’agrippa à ma taille, et nous précipita dans
les cieux. Il y eût une chute, courte, vertigineuse, je ne sais pas. Puis ce
fut le brouillard. Un brouillard gris qui se pressait contre mes yeux, qui
battait mes paupières. Je voulais voir. La
voir. A travers mes cils, il n’y avait pourtant rien à voir. Mon corps ne
répondait plus, un instant, je crus même que ma tête voguait, orpheline, dans
ces brumes embaumées. J’avançais à une vitesse folle, plus rapide que tous les
corps célestes.
« Est-ce que tu m’entends ? » criait-il.
Je l’entendais. Je sentais, très faiblement, ses mains me griffer les flancs, sa
peur s’imprimer sur ma peau. Je l’entendais, si loin. Jamais je n’avais
envisagé que la Mort puisse avoir sa voix, sa voix grave et sucrée qui
tremblait à présent de terreur, et qui se brisait entre deux syllabes. Il
répéta sa question, mille fois, frénétique. Ce qu’il espérait était moins une
réponse de ma part, que la sensation confuse de n’être pas seul.
*
jeudi 15 mai 2008
|L.a.c.u.n.a.i.r.e|
Fucking island [1/2]

[Dream and Nightmare by suetlilanglz]
Les trous
qu’avaient foré les lames dans le corps étaient mous et flasques, longues
fentes vides. Ils ressemblaient à des lignes, tracées en rouge sombre sur une
peau de tissu.
Agenouillée
dans l’unique coin d’ombre de la pièce, tout près de la fenêtre, elle réprimait
la nausée, ce besoin impérieux d’écarter les trous des deux mains, de les
supplier de saigner, de gicler sur les murs, d’éclabousser ses vêtements bleu
ciel et son visage corrompu.
Après avoir planté les ciseaux dans le ventre nu de la femme, elle avait
hésité, penchée sur le corps secoué de convulsions. Parce que dans la
confusion, elle n’avait pas su différencier la droite et la gauche. Dans la
confusion, elle s’était demandé où se trouvait le cœur, avant même de se
demander si la femme en possédait un.
Elle
sentait l'incohérence. Un terrible anachronisme. « On m’a menti »,
pensait-elle, et ces mots pirouettaient au fond de son être, diffusant
insidieusement leur pouvoir de persuasion. Ces mots-là n’avaient pas plus de
valeur qu’un amas de lettres, ils n’évoquaient aucune image, ne signifiaient
rien de concret ; ils flottaient, entêtaient. Leur ombre était
incroyablement vaste, infinie comme un univers d’étoiles et de poussière, elle
se mouvait avec fluidité, formes fluctuantes. C’est l’ombre des mots qui
tassait ses épaules.
Elle se
savait poursuivie. Cauchemar kafkaïen, impossible de deviner un visage, un
mobile. On voulait sa peau, quelqu’un voulait l’éplucher comme un fruit et
dévorer sa chair, laper goulûment son jus. Coupable d’un crime inconnu, elle
courait.
La voilà à présent dans cette chambre vide, tordue par les recoins. Il n’y a
qu’une porte, elle sait qu’elle devra tuer tous ceux qui voudront la franchir ;
pour ne pas mourir, elle. Elle visualise parfaitement les escaliers, son regard
imaginaire s’est coincé dans l’angle d’une caméra de sécurité. Elle entend les
craquements du bois vieilli, elle sent que celui qui monte se retient de rire,
il sait qu’elle le voit, il sait que le bruit des marches lui parvient.
Le cadavre
se tient toujours là, le ventre fendu, tendu vers le plafond. Elle prend de
nouveau conscience de sa présence. Un éclair traverse sa rétine, un instant, elle
croit voir un masque de porc luisant et rose posé sur le visage de la morte.
Elle cligne des yeux, puis se souvient. Quelques minutes plus tôt, il y avait
d’autres êtres vivants. Ils ne comprenaient pas, ils devenaient fous au simple
contact de sa détresse, ils tombaient, raides, tétanisés, froids, déjà. La
chose qui vivait en elle ne laissait pas le choix. Ni le temps.
Elle avait grimpé, elle aussi, ouvert toutes les portes. Elle avait inspecté
les placards les plus minuscules, espérant pouvoir s’y dissimuler. Elle y
entrait un pied, puis renonçait et ouvrait une autre porte. Tant de
pièces ! se disait-elle, je vais sans doute trouver une cachette, je n’en
bougerais plus, et puis ça s’arrangera, oui. Il n’y avait que cela, des portes,
et des pièces vides. Parfois, elle devait se plaquer contre un mur, et y
enfoncer ses ongles. Retenir son souffle, court, les paupières, serrées.
Elle a envie de vomir. Les ciseaux couleur rouille. Elle
tire sur sa jupe bleu ciel, et rapproche encore ses mollets de ses cuisses.
L’ombre
a rétréci.
lundi 5 mai 2008
|A.i.n.t|
Homère ferma les yeux.

[by Ilan Rubin]
Odyssée
sans cavalcade, les cheveux blonds d’Ariane. Jolie cascade, course paisible, au
bout du fil est pendu l’espoir bleu. Droite, gauche, droite, gauche. De petits cercles, parfaitement ronds. J’ai toujours eu l’impression d’un
sourire. Le mouvement des lèvres fendues, l’éclat terne de grandes dents
d’acier ; le sublime du ridicule. Cette façon si calme, si avisée, de
devenir un paradoxe. Ce sont des choses incertaines, qui brillent dans mes yeux
de fille.
Grisent l’iris.
L’ombre
sûre, je m’élance.
vendredi 25 avril 2008
|D.a.m.a.s.q.u.i.n.e|

[by David Field]
Comme un
coulis de fraise au coin des lèvres. Machinalement, l’enfant crépusculaire
frotte les commissures sur son épaule boueuse. Comme une virgule en fin de
phrase. Les feuilles craquent sous ses pas : le poids des saisons mortes.
Il se
sentait branche, cassant et cassé, bras ustensile. Il voulait s’élever, mais la
pointe de son pied se brisait, os de poussière ; de plus en plus près du
sol, il préféra garder sa hauteur. Horizon vertical. Si triste, l’enfant, la
tête penchée vers la Lune, à l’envers, l’envers.
Il se
sentait hors. Hors de lui, hors de l’homme, or coulant, écoeurant, écoeuré, et
le trou :
poitrine
vide.
samedi 22 mars 2008
|S.w.e.e.t.B.A.N.G|

[by Eugenio Recuenco]
*
Son cœur
posé là, battement d’aile et de cil.
Elle le voit, à travers la vitre. Son sol tremble, il perd souvent l’équilibre.
Elle ne sourit pas, quand elle le voit étendre les bras et se coller au mur.
L’aiguille, enfoncer, tirer, le fil, fin, fragile. C’est l’homme, le sien, qu’elle
regarde, il est assis à son bureau, maintenant. Il écrit, les sourcils froncés.
De temps en temps, il se lève, enlève un vêtement, et se rassoit. Nu, elle ne
l’a jamais vu. Les secrets de son regard le recouvrent. Impénétrable.
Il était
dos à elle, à présent, elle savait qu’il consacrait ce morceau d’existence à
ses fantômes. Certains vivaient un peu, et riaient trop fort, d’autres
s’allongeaient juste dans un coin et soupiraient d’ennui ou de regret. Cela ne
la concernait pas, elle le sentait, alors lorsqu’elle ne pouvait voir les
traits de son visage, elle baissait les yeux sur son ouvrage. Aiguille, piquer,
tirer, le fil entre les dents, un nœud.
A ses pieds, les ressorts de l’horloge éventrée grincent doucement. L’aiguille
restante s’est tue. Elle enfonce l’autre, celle qui sonne les heures, dans la plaie
de son ardeur. Pour la dernière fois. Il se retourne. Sur leurs joues, rouges
et confiantes, se creuse la même virgule. Ils peuvent encore vivre.
mardi 18 mars 2008
|E.n.u.c.l.é.e|
Un jour, j'ai écrit :
« Admiration sans émulation, je
peindrais bien toutes tes lettres au feutre fluorescent. Ton émouvant talent
ébranle l’Olympe de mes chimères : par l’écho naît la troisième dimension,
l’étoffe, et le velours. »
Ce crépuscule encore, c’est en lisant Lui que les mots, que certains mots, enfin ont surgi.

[What remains of beauty, by Violator3]
*
L’enfant court pieds nus à travers la pièce, sur le lit se jette, là, dans les
draps s’enroule frénétique. Il tremble, il respire le plus fort qu’il peut, il écoute
l’air, l’air entrer dans ses poumons. Le silence est vaincu, l’angoisse ? Pas
encore. Tu n’es plus une enfant, toi, tu te tournes, dos à l’œil, les os à
découvert : le regard que tu fuis, cet iris aiguisé, s’enfonce, lentement,
dans ta peau blessée, car lui, as-tu oublié ?, lui te voit, et lui sait.
Belle martyr, vos beaux yeux ne me feront pas mourir. Ta
peau est molle, tes seins douillets. Tout entier ton corps se tend, se tord,
vers mes crocs, et j’aime, j’aime, oh, tellement, caresser ta nuque du bout des
dents. Délicieuses lèvres murmurent des pardons, chère, oublie donc le salut, veux-tu ?,
dans toute cette poussière, en quoi encore peux-tu croire ?
Assieds-toi là, tendre, je te laisserai sourire, nous parlerons
en vers, oui, un à un, ils tomberont de ta bouche, mourront à nos pieds.
Assieds-toi là, pauvre idiote, parlons enfin, d’amour et d’abîme, d’amants qui
abîment.
Je te connais si bien, si bien, tu n’as jamais voulu apprendre. Je voulais
danser pour toi, libérer ta gorge, tes mots sales et tes sanglots m’ont fait
menace pesante, ombre omnisciente.
Une fois, deux au plus, tu as crié : seule, tu ne peux fermer ces
paupières translucides,
seule, tu as peur de l’être.
jeudi 31 janvier 2008
|V.e.r.t.i.g.e|

[by Lara Jade - découverte grâce à Ichigo~]
*
Le corps
reste droit, et l’âme dégringole.
Hagard, on
se demande si on est tombé. Le monde, pourtant, est toujours à la même place. C’est
qu’il fluctue. S’interroge. Mal assuré, le sang glisse le long des membres,
déserte les joues, pleut le long des organes. Les chevilles lourdes
d’hémoglobine, et l’être blanc, blanc, blanc. Une seconde de silence sourd, un
tremblement qu’on ne contrôle pas, la nausée aux tempes. Fièvre soudaine,
brève, un éclair, un éclat. Mercure. Cyanure. Dans l’air, quelque chose éparpille
la poitrine.
« L’homme
ne peut pas être réduit à un corps », me disait-on hier encore.
Clignote, tic, tic, mon coeur, cet axiome
et moi dysfonctionnons en choeur.
mardi 29 janvier 2008
|S.k.y.i.n.t.h.e.p.o.n.d|

[by Jacqueline Devreux]
*
Le comble du rien qui déborde.
[...]
Ca viendra. Il faut le savoir.
lundi 28 janvier 2008
|L.o.c.o.é.m.o.t.i.v.e|

[Mary Poppins, where are you ? by gnato]
*
Strident,
crissent les dents : gigantesque sonnerie téléphonique qui résonne,
résonne, traverse les murs vibrants. Gare ! Roule, roule, le train sur les
pieds des travailleurs, petits gilets fluorescents. A quoi pensent-ils, les
minuscules bonhommes, qui savent peut-être voler, depuis le temps ? Tournoient
près des voies, tournoient près de la mort, une lourde tenaille au bout du bras.
Salut, monsieur le conducteur, merci de m’avoir épargné, cette fois-ci. Car sur
le rail, ils le savent, leur existence tient à ça, à ce fabuleux coup de vent
ferroviaire.
Ah ! Fauve Paris, périlleuse cage. Eclairée de toutes parts, soleil et
réverbères, tu sembles sourire, de tes dents transparentes. Mais sur ton corps
noir, il faut marcher sur la pointe des pieds. Je te crains comme je t’aime, sais-tu ;
ou bien est-ce l’inverse ?
Ma vie est
entre tes boulevards, et tu roules, ma belle, tu roules un peu vite.
mercredi 23 janvier 2008
|B.r.a.n.n.o|
19h06.
J'écris.
*
- Le premier regard n'était pas le bon. Parlez-moi du second.
- Elle
avait une légère cicatrice, là, sous le menton.
Il montre l’endroit.
- Nue, des fragments de plaies refermées traçaient des pointillés sur sa peau.
Un peu en spirale, voyez ? Comme si on l’avait découpée, puis cousue. Parfois, on
aurait cru que sa peau était brouillée. Des plis, oui, des faux plis.

[The beginning, by ggokhann]
*
