|H.e.d.o.n.i.h.i.l.i.s.m.e|

Ca rend sauvage, l'écriture. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l'écriture, il faut être plus fort que ce qu'on écrit. Marguerite Duras.

vendredi 6 juin 2008

|G.l.i.s.s.e.r|

Glisser, et ne plus.


by_Visioluxus
[by Visioluxus]

« Dix secondes de l’autre côté du miroir ! Mesdames et messieurs, l’homme en rêve depuis des milliards d’années, aujourd’hui, c’est possible ! Madame, venez par ici : que diriez-vous de… plonger dans l’au-delà ? »

Pour quelque chose dont rêvait l’homme depuis des milliards d’années, on ne peut pas dire que cela déchaînait les foules. L’attroupement était raisonnable, vingt personnes tout au plus, représentantes involontaires de sept milliards d’âmes.

 A notre hauteur, certains passants se pressaient brusquement, rasant les murs, et traînant par le bras les enfants intrigués. Ceux, néanmoins, qui feignaient l’indifférence avaient tous, je l’avais remarqué, jeté un œil furtif au trou béant qui avait transpercé le bitume.

Il n’y était pas hier. Au milieu du trottoir gris, il s’étendait à présent.
C’était un large pan azur, comme si la ville était en suspension dans les airs.
L’illusion était parfaite : à nos pieds se reflétait très exactement le ciel au dessus de nos têtes, avec ses brumes matinales, et ses nuages clairs. Ceux-là filaient sans bruit, puis disparaissaient sous terre, en direction des grands bâtiments, en face. Les contours de l’étrange orifice semblaient avoir été découpés par des mains maladroites. Des ciseaux d’enfant. Oui, il était là, maintenant, et on ne pouvait ne pas le remarquer.

 Après avoir penché ma tête au dessus de l’abîme, je m’apprêtais à reprendre ma promenade, lorsqu’une femme tout près de moi retira une à une ses chaussures, puis sans dire un mot, prit son élan et se précipita dans le trou. L’assistance retînt son souffle : cette fois, les passants ralentirent, instinctivement. Nous attendions.

Nous attendions. Le temps grinçait, vieux rouages. Alors la peur. La conviction que jamais cette femme ne reparaîtrait, qu’elle venait de se donner la mort sous nos regards pétrifiés, était à tel point violente qu’un vertige me fit vaciller. « Elle n’a pas crié. Elle n’a pas même hésité. Elle a juste laissé son existence dans ses souliers, comme si c’était tout, comme si c’était assez. »

 Nous attendions. Près de moi, le nez d’un gros homme sifflait chaque fois qu’il inspirait. Je sentais une colère, soudaine et incontrôlable, comprimer mes membres. Ils respiraient encore, alors que ce tourbillon trompeur de couleurs pastel séduisait indolemment leurs sens, appel diffus au sommeil infini. La substance m’échappait, ne restaient que des contours, des silhouettes indécises et incrédules qui hésitaient entre songe et réalité. Je ne comprenais pas. Je ne désirais rien. Ni partir, ni rester. Ni être, ni disparaître.

 Je lève les yeux. Déglutition amère, mon cœur chemine douloureusement jusque dans mes talons. Face à moi, la femme est là. Aucun regard pour l’assistance. Elle se retourne, sourire triste, et part, part, part, laissant là trou, ciel et nuages.

 
*

 Les passants se remettaient en marche, brusque libération de l’irréelle emprise. Lui me rappela sa présence en frôlant mon épaule du bout des doigts. Je compris à son mutisme qu’il avait vu, et qu’il savait. Nous ne bougeâmes pas. L’un contre l’autre, nous guettions un signe.

« Mesdames et messieurs, dix secondes dans les bras de la faucheuse ! Ne craignez plus le... »

C’était l’instant.

Il s’agrippa à ma taille, et nous précipita dans les cieux. Il y eût une chute, courte, vertigineuse, je ne sais pas. Puis ce fut le brouillard. Un brouillard gris qui se pressait contre mes yeux, qui battait mes paupières. Je voulais voir. La voir. A travers mes cils, il n’y avait pourtant rien à voir. Mon corps ne répondait plus, un instant, je crus même que ma tête voguait, orpheline, dans ces brumes embaumées. J’avançais à une vitesse folle, plus rapide que tous les corps célestes.

« Est-ce que tu m’entends ? » criait-il. Je l’entendais. Je sentais, très faiblement, ses mains me griffer les flancs, sa peur s’imprimer sur ma peau. Je l’entendais, si loin. Jamais je n’avais envisagé que la Mort puisse avoir sa voix, sa voix grave et sucrée qui tremblait à présent de terreur, et qui se brisait entre deux syllabes. Il répéta sa question, mille fois, frénétique. Ce qu’il espérait était moins une réponse de ma part, que la sensation confuse de n’être pas seul.

 Gris. Gris. Gris. Gris. Gris. Gris. Perdue dans ma tempête sensuelle, la distance entre la panique et la délectation s’était évanouie. Contre mon ventre, lui s’abandonnait à l’orgasme des transcendés. 

 Gris doux et voluptueux ; les serpents dorés fendent le brouillard : son cristallin de leurs langues fourchues dont le silence s’emplit. Les nuages se dissipent, mes poumons s’emplissent d’une odeur de vie, comme lorsqu’on aère, le matin, une pièce où flotte le lourd parfum de l’amour. Des rais de lumière obliquent en notre direction, d’un instant à l’autre, un astre va apparaître, et nous calciner dans un bâillement.

 Course folle et lancinante ; mon dos tant cambré, ma colonne vertébrale, sur le point de se rompre. Je me replie avec peine, roulant mon corps vers l’avant, jusqu’à ne plus sentir que le parfum ambré de ses cheveux blonds. L’instant. Dix secondes. D’un même cri, nous déchirâmes le jour disparu.  

 

*

Posté par momoshi à 16:25 - ~Mots d'amour [3] - Permalien [#]

Commentaires

    Le plaisir de lire ce qui correspond peut etre a un etat d'ame un des plus joli blog que je n'ai vu depuis longtemps merci

    Posté par Dome, mardi 10 juin 2008 à 22:25
  • Subjuguée que voulez-vous Madame/Mademoiselle, votre univers me laisse perplexe à chaque fois que je lis ces quelques mots sur la porte d'entrée. Vos mots et vos expressions m'emportent jusqu'à votre porte d'entrée, oui, et à chaque fois je re-tombe dans mon univers propre abruptement, je n'ai pas la chance d'avoir accès au couloir ou même à la chambre où vous devez taper ces articles comme celui dont vous parlez souvent dans ces derniers. Je me contente largement d'être fidèle lectrice, sachez-le.
    Voilà !
    Voyez en moi l'image d'un humble vétéran de vaudeville, distribuée vicieusement dans les rôles de victime et de vilain par les vicissitudes de la vie. Ce visage, plus qu'un vil vernis de vanité, est un vestige de la vox populi aujourd'hui vacante, évanouie. Cependant, cette vaillante visite d'une vexation passée se retrouve vivifiée et a fait vœu de vaincre cette vénale et virulente vermine vantant le vice et versant dans la vicieusement violente et vorace violation de la volition. Un seul verdict : la vengeance. Une vendetta telle une offrande votive mais pas en vain car sa valeur et sa véracité viendront un jour faire valoir le vigilant et le vertueux. En vérité, ce velouté de verbiage vire vraiment au verbeux alors laisse-moi simplement ajouter que c'est un véritable honneur que de vous rencontrer.

    Posté par Laetitia, dimanche 22 juin 2008 à 20:31
  • Que deviens-tu ma douce Aurélie ? Où es-tu passée ?
    ;_;

    Calinou.

    Posté par baka-hachiko, lundi 17 novembre 2008 à 18:42

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